Economie

62 ans après, sommes-nous capables de retenir la leçon !

Il y a toute juste 62 ans, le 27 février 1953, avait lieu une conférence dont l’impact sur la prospérité économique de l’Europe allait s’avérer considérable. Surtout, elle allait permettre à l’Allemagne de l’après-guerre de connaître une forte croissance économique et de réémerger comme puissance économique mondiale. Il s’agit de la Conférence de Londres portant sur le règlement de la dette allemande qui, en annulant plus de 50% de ce qu’elle devait,  a permit à l’Allemagne de remonter sur la scène internationale et d’entrer dans les institutions économiques internationales comme la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l’Organisation mondiale du commerce.

A n’en pas douter, le succès de cet accord nous donne, dans l’histoire récente, un exemple magnifique ce que peut faire la volonté politique lorsqu’elle est au service du bien commun. On se demande donc pourquoi, alors que la Grèce croule sous une dette aussi impayable qu’illégitime (des calculs récentes montrent que seul 10% des 320 milliards d’€ de la dette grecque correspondent à des engagements réels) les créanciers, en premier lieu desquels l’Allemagne, font preuve d’une inflexibilité qui, au bout du compte, se retournera contre eux.

C’est une question cruciale dans laquelle s’inscrit le destin de l’Europe.

Les deux textes ci-dessous ont pour objet de porter à votre connaissance les enjeux et d’apporter les éléments montrant que de nouveaux accords conférence de ce type sont non seulement parfaitement faisable mais surtout indispensables.

De quoi la dette grecque est le nom

samedi 31 janvier

Déclaration de Jacques Cheminade, président de Solidarité et Progrès

Paris, le 31 janvier 2015 – A la veille des négociations concernant la situation économique de la Grèce et de la venue d’Alexis Tsipras à Paris, certaines choses devraient être claires pour tout le monde, en particulier pour notre gouvernement français.

Tout d’abord, la dette grecque, en son état actuel, ne pourra jamais être remboursée, même au détriment de la population et de l’économie grecques. La solution adoptée par la Conférence de Londres du 27 février 1953, en faveur d’une République fédérale allemande alors asphyxiée comme la Grèce l’est aujourd’hui, doit inspirer l’attitude du gouvernement français : réduction de la part illégitime et non remboursable de la dette grecque, de l’ordre de 60 %, moratoire de 5 ans sur le reste et limitation du paiement annuel à 5 % de ses revenus d’exportation.

Ensuite, il doit être reconnu que c’est toute la dette publique et privée des pays européens et du système transatlantique qui pose problème, et pas seulement celle de la Grèce. C’est pourquoi notre gouvernement doit soutenir la convocation d’une Conférence européenne sur la dette, proposée par le gouvernement grec et, au-delà, d’une Conférence sur la dette de l’ensemble du système transatlantique dollar/euro. Rappelons que le Président équatorien, Rafael Correa, a appelé à créer un Tribunal international pour séparer les dettes légitimes, liées à l’économie réelle, des dettes illégitimes, relevant d’opérations spéculatives sur les marchés financiers. C’est la majeure partie de la dette du système de la City de Londres et de Wall Street qui doit être effacée pour permettre le redémarrage de l’économie mondiale.

Le fardeau de cette dette se trouvant ainsi éliminé, un accord européen et international doit être mis en place, en vue d’émettre massivement du crédit public pour équiper l’homme et la nature, chaque Etat-nation y apportant sa part en fonction d’une estimation raisonnable des ressources humaines et matérielles qu’il se trouvera en mesure d’apporter. Ce sont les ressources engendrées par les crédits d’équipement qui permettront alors de rembourser les créances. Le crédit doit être public et à long terme, en faveur des peuples et des générations futures, et non à court terme, en faveur des spéculations financières. C’est ce type de crédit qui permit le développement des Etats-Unis après leur indépendance, la reconstruction de l’Europe après-guerre et l’essor de la Chine au cours de ces trente dernières années.

La France et l’Europe seront ainsi en mesure non seulement de rendre justice au peuple grec, mais de se joindre à la dynamique des BRICS, en proposant de participer à la Conférence qui se tiendra à Oufa, en Bachkirie, en juillet prochain.

Cette démarche est la seule qui puisse rétablir une dynamique de développement mutuel harmonieux, fondée sur la réalisation de grands projets en commun, tant en ce qui concerne le développement de l’Afrique que la mise en œuvre d’une politique spatiale ambitieuse, à la dimension des nouvelles découvertes humaines. Elle est la seule qui permettra au monde d’échapper à la guerre, dans l’esprit du Traité de Westphalie de 1648 : avantage d’autrui et annulation des profits illégitimes acquis à son détriment, notamment par la transformation de la dette en instrument d’oppression.

L’Europe occidentale et les Etats-Unis, dans leur tradition hamiltonienne et suivant les orientations définies par Lyndon LaRouche, pourront ainsi jouer leur partition, en contribuant avec le meilleur de leur histoire, dans le concert des nations. Nous pourrons alors tous dire merci au peuple grec et à son nouveau gouvernement, qui nous en aura donné l’occasion.

 

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Annulation de la dette en 1953 : le secret du miracle économique allemand

Par Karel Vereycken

25 juillet 2014

Pour Jacques Attali, pas de doute. Le système financier actuel, artificiellement maintenu en vie grâce à des bulles purement spéculatives, éclatera au plus tard en 2015 : « Il n’y aura alors plus d’autres solutions que de payer la note ; en clair, de rembourser les dettes ou de les annuler ».

Pour Attali et les banques, toujours pas de doute, il faudra rembourser plutôt qu’annuler, c’est-à-dire faire en sorte que les populations, au détriment de leur vie présente et future, règlent l’ardoise que leur laissent les spéculateurs :

En mettant à contribution les détenteurs finaux des créances, c’est-à-dire les épargnants, qui verront leur épargne spoliée, non par l’inflation, mais par une ponction sur leurs comptes, comme cela fut le cas à Chypre (ce que permettent explicitement les accords récents sur l’Union Bancaire, dits de ’’bail in’’, même si c’est encore peu connu)…

Pour Solidarité & Progrès, dans le cadre d’un retour à un véritable système de crédit qui se situe à l’opposé du monétarisme actuel (pour Attali tout crédit est un impôt futur…), c’est l’option d’une annulation totale ou partielle de la dette qui s’impose.

« Pratique courante de régimes totalitaires ! Impensable pour un État moderne et civilisé », me diriez-vous ?

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En 1953, l’Allemagne avait obtenu, avec le consentement de ses créanciers, une réduction de sa dette de 62,6 %.
Crédit : parapona-rodou.blogspot.com

 La conférence de Londres de 1953

Faux, je vous réponds. Car le 27 février 1953, à l’issue de la conférence organisée à Londres à cet effet, la République fédérale allemande a obtenu, avec le consentement de 21 de ses créanciers (dont les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, la Suisse, la Belgique, etc.), une réduction de sa dette « d’une ampleur rare en Europe au XXe siècle » de 62,6 %. Partant d’un montant total initial de 38,8 milliards, les dettes d’avant et d’après-guerre de l’Allemagne ont été ramenées à moins de 14,5 milliards de Deutschemark.

Aujourd’hui, lorsqu’on connait les conséquences mortifères des conditionnalités imposées par la Troïka (FMI, BCE, Commission européenne) aux pays membres de la zone euro à qui elle vient à la rescousse, le ton de « l’accord sur les dettes extérieurs allemandes » de 1953 est tellement loin de la philosophie financière actuelle qu’il y a de quoi être surpris :

Désireux d’écarter tout obstacle aux relations économiques normales entre la République fédérale d’Allemagne et les autres pays, et de contribuer ainsi au développement d’une communauté prospère de nations (…)

 L’économie physique d’abord

Pour s’assurer que l’économie physique de l’Allemagne puisse réellement être relancée, les créanciers font alors des concessions majeures aux autorités et aux entreprises allemandes endettées qui vont bien au-delà d’une simple réduction de dette. Contrairement aux plans d’aide de la zone euro pour la Grèce ou le Portugal aujourd’hui, on part du principe que l’Allemagne doit être en condition de rembourser une partie de sa dette tout en préservant un niveau de croissance élevé et en améliorant en permanence le niveau de vie de la population.

Eric Toussaint, du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers monde (CADTM) précise qu’avec l’accord de 1953, les créanciers acceptent :

  1. Que l’Allemagne puisse suspendre les paiements pour en renégocier les conditions si survient un changement substantiel limitant la disponibilité des ressources ;
  2. Que l’Allemagne puisse rembourser dans sa monnaie nationale, le deutschemark, l’essentiel de la dette qui lui est réclamée. A la marge, elle rembourse en devises fortes (dollars, francs suisses, livres sterling…) ;
  3. Que l’Allemagne puisse réduire ses importations alors qu’au début des années 1950 le pays a encore une balance commerciale négative (la valeur des importations dépassant celle des exportations). Pour combler les manques, elle peut produire elle-même des biens qu’elle faisait auparavant venir de l’étranger. En permettant à l’Allemagne de substituer à ses importations des biens de sa propre production, les créanciers acceptent donc de réduire leurs propres exportations vers ce pays. Or, 41 % des importations allemandes venaient de Grande-Bretagne, de France et des États-Unis pour la période 1950-51. Si on ajoute à ce chiffre la part des importations en provenance des autres pays créanciers participant à la conférence (Belgique, Hollande, Suède et Suisse), le chiffre total s’élève même à 66% ;
  4. Que l’Allemagne puisse vendre ses produits à l’étranger et stimuler ses exportations afin de dégager une balance commerciale positive ;
  5. Que la capacité de paiement de l’Allemagne, de ses débiteurs privés et publics, ne soit pas réduite à la simple capacité de réaliser régulièrement les paiements en marks allemands sans conséquences inflationnistes, mais que l’on tienne compte 1) de la future capacité productive de l’Allemagne avec une considération particulière pour la capacité productive de biens exportables et la capacité de substitution d’importations ; 2) de la possibilité de la vente des marchandises allemandes à l’étranger ; 3) des conditions de commerce futures probables ; 4) des mesures fiscales et économiques internes qui seraient nécessaires pour assurer un surplus pour les exportations.
  6. Qu’en cas de litige avec les créanciers, en général, les tribunaux allemands soient compétents. Il est dit explicitement que, dans certains cas, « les tribunaux allemands pourront refuser d’exécuter […] la décision d’un tribunal étranger ou d’une instance arbitrale. » C’est le cas lorsque « l’exécution de la décision serait contraire à l’ordre public » (p. 12 de l’Accord de Londres) ;
  7. Que le service de la dette soit fixé en fonction de la capacité de paiement de l’économie allemande, en tenant compte de l’avancée de la reconstruction du pays et des revenus d’exportation. Ainsi, la relation entre service de la dette et revenus d’exportations ne doit pas dépasser 5 %. Cela veut dire que l’Allemagne ne doit pas consacrer plus d’un vingtième de ses revenus d’exportation au paiement de sa dette. Dans la pratique, l’Allemagne ne consacrera jamais plus de 4,2 % de ses revenus d’exportation au paiement de la dette (ce montant est atteint en 1959). De toute façon, dans la mesure où une grande partie des dettes allemandes était remboursée en deutschemarks, la banque centrale allemande pouvait émettre de la monnaie, en d’autres mots monétiser la dette ;
  8. Qu’à titre exceptionnel on applique une réduction drastique des taux d’intérêts qui oscillent entre 0 et 5 % ;

A cela il faut ajouter les dons en dollars des États-Unis : 1,17 milliard de dollars dans le cadre du Plan Marshall entre le 3 avril 1948 et le 30 juin 1952 (soit environ 10 milliards de dollars aujourd’hui) auxquels s’ajoutent au moins 200 millions de dollars (environ de 2 milliards de dollars d’aujourd’hui) entre 1954 et 1961, principalement via l’agence internationale de développement des États-Unis (USAID).

Voilà en grande partie le secret du « miracle économique » de l’Allemagne de l’après-guerre, miracle auquel tous les pays du monde, si le besoin se manifeste, doivent avoir droit.

 Conclusion

Pour nous, cette histoire :

  • Démontre que les grandes banques et les créanciers ne manquent ni de savoir, ni de compétence, pour résoudre la « crise de la dette » qui plonge nos sociétés dans la misère, le chaos et la guerre ;
  • Révèle que tout choix économique est un choix politique. En 1953, il s’agissait, dans le cadre de la « Guerre froide » de construire une Europe et une Allemagne fortes pour contrer l’influence de l’URSS. Le choix des puissances créancières fut alors avant tout un choix géopolitique ;
  • Fait craindre qu’aujourd’hui les puissances créancières ne soient pas devant « une crise » dont elles ignorent la solution, mais qu’elles aient fait un autre choix, tellement horrible qu’elles en dissimulent les véritables objectifs : celui de détruire et de dépeupler les pays ciblés, par les politiques d’austérité draconienne du FMI, de la Troïka ou par des rafles organisés par les « fonds vautours » agissant comme des pirates au service de « sa Majesté ».

« La seule espérance qui reste », écrivait Jean Jaurès à la veille de la Première guerre mondiale, « c’est précisément l’immensité même de la catastrophe dont le monde est menacé. Elle est si horrible qu’on hésite encore à croire que les plus fous ou les plus scélérats osent la déchaîner. »

 

 

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