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Quand les nains rêvent d’Empire

La « construction européenne » est depuis ses débuts, le fait d’une véritable faction impériale aspirant à créer un gouvernement transnational sur les ruines des Etats-nations. Celle-ci espère franchir une nouvelle étape avec une première mouture d’un gouvernement qui serait doté d’un pouvoir sur les systèmes fiscaux et budgétaires des différents pays, dépouillant une bonne fois pour toutes les Etats membres de tous moyens d’action. Ce projet se heurte néanmoins à quelques obstacles telle que la Cour constitutionnelle allemande connue pour sa « fâcheuse manie » de vouloir faire appliquer la Constitution du pays. Pour contourner cet obstacle, il est donc prévu de convoquer une Convention au printemps 2015 qui sera chargée de rédiger un nouveau traité destiné à remplacer le traité de Lisbonne et si une convention de cette importance est d’ores et déjà prévue, cela signifie que le texte a faire voter est déjà écrit.

En effet, le Groupe Spinelli/Fondation Bertelsmann a lancé une proposition, intitulée Loi fondamentale, qui a de bonnes chances d’être adoptée. Vous n’en avez pas entendu parler ? C’est normal puisque le texte, datant d’octobre 2013, n’a reçu quasiment aucune couverture médiatique (contrairement à Marine Le Pen) et de plus, si vous souhaiter le lire il vous faudra l’acheter !

Toutefois, deux de ses défenseurs, Andrew Duff et Guy Verhofstadt (ce dernier étant le candidat des libéraux à la présidence de la Commission européenne), n’en cachent pas le contenu. Ils se plaignent des gouvernements nationaux qui, face à une opinion publique hostile et eurosceptique, n’ont pas osé transférer plus de pouvoirs à l’Union. Les gens, disent-ils, se plaignent du déficit de démocratie dans l’UE – alors qu’elle pâtit plutôt d’un déficit de gouvernement.

Dans leur projet, la Loi fondamentale ferait de la Commission un véritable gouvernement, au sein d’un système où celle-ci « aurait l’initiative des lois qui sont ensuite adoptées conjointement par le Parlement européen représentant les citoyens, et le Conseil représentant les Etats ». Les Etats (le Conseil) redonneraient à la Commission la pleine responsabilité de « l’orientation politique globale de l’Union ».

Et la cour européenne de justice se verrait doter de « tous les attributs d’une cour suprême ».

Parmi les principales propositions, on trouve :

  • la Commission est transformée en gouvernement nommé par le Conseil et le Parlement et devant leur rendre des comptes ;
  • le Conseil et le Parlement n’auront qu’un « droit d’initiative législative limité » ;
  • la procédure législative ordinaire est élargie, pour se passer de l’approbation des parlements nationaux ;
  • pour donner une apparence de démocratie, certains députés seront élus sur des listes transnationales ;
  • modifier le traité ne nécessitera plus une « unanimité rigide », c’est-à-dire que cela pourra être fait même si certains Etats membres y sont opposés ;
  • - l’UE pourra lever des impôts pour financer ses dépenses ;
  • - un budget supplémentaire pour la zone euro ;
  • - la BCE aura plus de pouvoir, y compris pour une expansion monétaire illimitée ;
  • - les dettes souveraines nationales seront mises dans le même panier.
Groupe Spinelli et Fondation Bertelsmann.

Le Groupe Spinelli se réclame des idées d’Altiero Spinelli, le fondateur du Mouvement fédéraliste européen et regroupe nombre des promoteurs d’un super-Etat en Europe. L’un de ses fondateurs, Guy Verhofstadt, de même qu’un autre de ses membres, Elmar Brok, étaient parmi les promoteurs les plus actifs du coup d’état orchestré à Kiev avec le soutien des pays occidentaux et qui s’est traduit par la montée au pouvoir de nazis, une situation de quasi-guerre civile et déjà plusieurs massacres particulièrement odieux. Le 20 février dernier, quelques heures avant ce coup d’Etat, Guy Verhofstadt prenait la parole sur la place Maïdan. Une vidéo postée sur le site du Groupe Spinelli le montre d’ailleurs en train de promettre à tous les Ukrainiens un régime d’exemption de visa.

Dans un article récent, Verhofstadt explique que le monde post-bipolaire sera caractérisé par plusieurs blocs, dont l’Europe, et revient sur ce « Nouvel âge des Empires » qu’il appelle de ses vœux (c’est d’ailleurs le titre d’un de ses livres). En octobre 2012, c’est avec Daniel Cohn-Bendit qu’il publiait un manifeste en faveur d’une Europe fédérale intitulé Debout l’Europe et sous-titré en anglais Manifeste pour une révolution post-nationale en Europe. Ainsi les choses ne sauraient être plus claires : l’Union européenne est l’outil au service d’une révolution qui doit casser les Etats et donner naissance à l’Empire.

Daniel Cohn-Bendit, expert en « révolutions », est l’un des membres fondateurs du Groupe Spinelli qui compte deux partenaires principaux : la Fondation Roi Baudouin (créée en 1976 lors des célébrations pour les 25 ans de règne de Baudouin, Roi des Belges) et la Fondation Bertelsmann. Au conseil d’administration de la première, on trouve l’oligarque milliardaire, et « roi du chocolat », Petro Porochenko, qui vient d’être élu président de l’Ukraine le 25 mai dernier, ainsi que le secrétaire-général de l’OTAN Anders Fogh Rasmussen lequel s’est livré à de nombreuses déclarations aussi irresponsables que provocatrices contre la Russie.

Quant à la Fondation Bertelsmann, son influence sur la politique économique, sociale et étrangère en Allemagne n’est plus à démontrer : son rôle dans la mise en place des fameuses réformes Hartz IV qui ont sabré les aides aux personnes démunies exposent suffisamment quelle conception du « social » elle défend. Elmar Brok, un ancien de Bertelsmann et actuel membre du Groupe Spinelli, s’est également rendu maintes fois sur la place Maïdan où il se trouvait le 20 février.

En réalité, le projet d’une Europe fédérale repose sur une énorme tromperie : utiliser le rêve d’une Europe si souvent déchirée par les guerres pour promouvoir un Empire contre la volonté clairement manifestée des peuples. Mais les rêves d’Empire se terminent inéluctablement dans le sang, les larmes et les cauchemars. En 1940, dans les semaines ayant suivi l’invasion hitlérienne de l’Ouest et du Nord de l’Europe, le général Guisan*, déclarait devant un cercle d’intimes : « Maintenant les Allemands ont commencé à perdre la guerre. Aucune puissance au cours de l’Histoire n’a réussi à dominer à longue échéance tous les peuples européens. Ce qui n’a pas réussi à Napoléon, ne réussira pas à Hitler ».

* Commandant en chef de l’Armée suisse pendant la guerre, concepteur du « Réduit suisse », le plan ayant dissuadé les puissances de l’axe d’envahir la Confédération. L’élection par l’Assemblée fédérale du Vaudois Henri Guisan pour diriger l’armée en temps de guerre était aussi une prise de position politique importante compte tenu que d’autres candidats possibles à cette fonction suprême montraient certaines sympathies pour le régime hitlérien.

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1 commentaire pour Quand les nains rêvent d’Empire

  • Un simple lecteur

    Un article très juste sur un texte d’importance complètement hors du scope médiatique.
    Je me permet cependant de préciser que quand vous parlez de contournement, cela vient entériner une situation déjà en place : En effet la jurisprudence Perreux (du Conseil d’Etat, 2009) permet à un justiciable de se prévaloir d’une directive non transposée passé le délais imparti dans un recours en annulation. Aussi cette mesure n’a-elle rien d’une avancée majeure, si ce n’est en termes de procédure.

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