Suisse

Couvrez cette Suisse que je ne saurais voir

 
“Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées.”
 
Le Tartuffe, Molière
Acte III, scène II
 

Ce qui est étonnant dans les résultats de la votation suisse du dimanche 9 février à l’initiative « Contre l’immigration de masse » c’est, plus que le résultat lui-même, l’outrance des réactions. Le titre de Libération sur le « Virus suisse » (à quand le «Bacille de Koch» suisse ?) a bien capté un certain esprit exprimé par d’autres en appelant à punir les électeurs suisses d’avoir si mal voté ou en dénonçant l’irréductible populisme de ces lointaines « peuplades ». Les capitales européennes et l’Union européenne outragées se penchaient alors avec zèle sur les mesures de rétorsion qu’il convenait d’imposer dans les plus brefs délais.

Car, oui, ce vote – pour aussi serré qu’il fut – est bien l’expression d’une peur, mais de qui et de quoi ?

En haut : "Vous ne pouvez pas vous isoler!" En bas : "De forteresse en forteresse"

En haut : “Vous ne pouvez pas vous isoler!”
En bas : “De forteresse en forteresse”

Rappelons quelques faits : la Suisse est un pays de huit millions d’habitants qui compte, sur son territoire, plus de 23% d’immigrés. Transposé aux 65,7 millions de la population française (chiffres de 2012), cela équivaut à plus de 15 millions d’étrangers en France … Historiquement, la confédération helvétique qui se caractérise par une longue tradition d’accueil – que ce soit une immigration politique ou économique – a toujours su remarquablement bien intégrer les étrangers ce que personne connaissant la Suisse ne peut nier. A partir de là, insinuer que celle-ci serait xénophobe, n’est pas sérieux même si, comme partout ailleurs, on peut y trouver des xénophobes.

Depuis son adhésion à l’espace Schengen (par votation du 5 juin 2005 rendue effective en février 2008) quelques 700.000 personnes se sont installées en Suisse ; 80.000 personnes par an, soit trois fois plus en proportion que la France. Ajoutons à cela les 264.000 frontaliers – dont la moitié de Français – y ayant un emploi et dont les salaires sont bien supérieurs à ce qu’ils auraient de l’autre côté de la frontière à qualification égale.

C’est justement l’une des craintes qui s’est fait entendre ces derniers mois, que le recours au travail des frontaliers ne contribue à un dumping salarial se répercutant sur les citoyens Suisses (on se souvient à cet égard de la tentative de payer les salariés français en euros, tentative qui s’est heurtée à une résistance des syndicats suisses).

Il est clair que l’économie helvétique a profité de l’immigration. A partir de 2002, date de l’entrée en vigueur de l’accord de libre circulation des personnes entre la Suisse et l’UE, la proportion de l’immigration issue des pays européens s’est fortement accrue pour atteindre 59% du total d’aujourd’hui, ce qui a permis aux entreprises suisses de recruter des salariés et des cadres très qualifiés qu’elles n’auraient pas pu trouver, dans la diversité et le nombre nécessaire, sur place.

On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas – outre la campagne massive des médias et partis politiques pour le non ainsi qu’un intérêt des plus mitigés pour l’UDC – la conviction que l’immigration ayant si clairement contribué à la prospérité de l’économie suisse qui a conduit le Conseil fédéral à ne pas anticiper davantage le résultat du vote bien que des signes avant-coureurs fussent perceptibles comme au Tessin, où le vote pour le oui a atteint presque 75% dans certains secteurs. Dans ce canton qui détient le plus fort taux de chômage de la Confédération, les frontaliers italiens pourvoient à 25% des emplois et le mécontentement des Tessinois, qui estiment que le gouvernement fédéral de Berne se fiche pas mal de leurs problèmes, est tangible. A Genève, les élections locales d’octobre dernier ont vu le parti anti-frontaliers MCG (Mouvement Citoyens Genevois) enregistrer un score de 20%, sur la base d’une dénonciation de l’insécurité et de la concurrence des frontaliers dans un contexte marqué par des incidents entre frontaliers de France et Suisses. En dépit de cela et à l’inverse du Tessin, Genève a rejeté l’initiative de l’UDC à plus de 55% comme le reste de la Suisse romande.

Enfin, comme cela a été abondamment commenté, mis à part le Tessin, le oui a été majoritaire dans les cantons alémaniques conservateurs du centre-est, là où l’immigration est la plus faible. Autant dire que, sur un territoire aussi exigu que la Suisse, l’immigration est vécue de manière pour le moins contradictoire, sauf à considérer que la votation du 9 février ait pu recouvrir d’autres réalités.

La Suisse, l’Europe et la mondialisation

Lorsqu’ils furent consultés sur la construction de l’Union européenne (traité de Maastricht, Traité de Lisbonne, adoption de l’euro), les peuples la rejetèrent régulièrement – France, Pays-Bas – obligeant les gouvernements à faire revoter les électeurs, comme dans le cas de l’Irlande ou du Danemark, jusqu’à obtenir le « bon » résultat. En France, le traité de Maastricht n’a d’ailleurs été adopté qu’à une faible majorité – 51,05 % – après un véritable pilonnage des médias, assimilant les “antis” à des fascistes ou des lepénistes.

En Suisse, les tentatives de faire voter l’intégration à l’UE ont également échoué et rien n’a pu modérer la méfiance d’une population, par ailleurs déjà acquise aux « vertus » de l’économie libérale et capitaliste, vertus que prétendait représenter l’UE. C’est ainsi que les votations allant dans le sens d’une plus grande intégration européennes ont été le plus souvent rejetées. D’autres part, les pressions constantes et brutales de l’Europe n’ont guère contribué à la faire apprécier des Suisses qui, de plus en plus, reprochent au gouvernement sa pusillanimité face à ses diktats lorsque l’UE a réclamé, et obtenu de Berne, une aide régionale de 650 millions de francs suisses pour les nouveaux États membres !

En réalité, il n’est pas sûr que les Suisses votent si différemment que leurs voisins mais, tout simplement, leur système de démocratie leur permet de se faire entendre sur des sujets qui fâchent. Rappelons-nous de l’approbation, en mars 2013, de l’initiative de Thomas Minder sur la limitation des salaires abusifs, symbole d’un système prédateur honni.

Quant à la remise en cause du secret bancaire, elle a sans doute permis de faire tomber les dernières illusions pour ceux qui en avaient encore. Considérée comme inéluctable par le secteur financier lui-même, sa disparition était vue comme une simple affaire de temps. L’agenda s’est accéléré sous la pression des États-Unis et s’est accompagné d’un double langage de la part de puissances jouant à placer sur la liste des paradis fiscaux qui bon leur semblait ou, surtout, qui bon les arrangeait, en se gargarisant de leçons de morale. Quant à l’agenda que cette rhétorique dissimulait, il s’avère très simple : dépouiller la place financière suisse de la gestion de capitaux pour les transférer progressivement vers Hong Kong ou Singapour, glacis du monde financier anglo-saxon, voire directement à la City, cette « grande lessiveuse » de l’argent douteux du monde. Plus que jamais hors de toute atteinte, ces capitaux seront plus facilement disponibles au monde glauque des trafics en tous genres en ces temps de guerre financière.

Un crime de lèse-empire

Vous l’aurez compris, la colère de la bureaucratie de l’UE et de l’association des banques suisses (voir le Financial Times du 10 février : Swiss immigration vote triggers anger from banks to Brussels) provoquée par le vote du 9 février, n’a probablement, en définitive, que peu à voir avec des quotas d’immigration qui risqueront tout d’abord de se traduire par une plus grande complication pour les petites et moyennes entreprises suisses. D’autre part, le Conseil fédéral disposant de trois ans pour appliquer la nouvelle loi, on peut escompter une course à la lenteur et un service minimum.

Si l’UE tempête, si M. Barroso (qui se veut un ami de la Suisse au nom de ses années d’étude à Genève) lance des imprécations, c’est que l’UE craint (pour reprendre l’image de son allié objectif Libération) l’effet de contagion. Car plus qu’une méfiance envers les étrangers, le résultat du 9 février recoupe une défiance à l’encontre d’une institution vue comme arbitraire, intrusive et imposant par le chantage des mesures contraires aux intérêts des peuples et des nations.

En ce sens, les Suisses ne font que confirmer les réserves quand ce n’est pas l’aversion que les autres peuples de l’Europe, membres ou non de l’Union Européenne, expriment lorsqu’ils sont consultés au suffrage universel. Les peuples Européens ne veulent pas de l’Europe de Bruxelles et encore moins des perspectives qui se dessinent d’une intégration plus large telle que l’Union bancaire mais, contrairement à la Suisse, les peuples européens sont pris dans la nasse.

Du point de vue de Bruxelles, le vote du 9 février, interprété comme la remise en cause d’un des « fondements de l’Union européenne » qu’est la libre circulation des personnes, ne peut être compris que comme crime de « lèse-empire » nécessitant des mesures de rétorsion. D’ores et déjà, des sanctions ont été prises : suspension de la participation suisse au programme Erasmus (échange d’étudiants) et au programme Horizon 2020 (recherche), gel des négociations dans l’accord avec l’UE sur l’électricité.

José Manuel Barroso fait d’ailleurs savoir que les relations bilatérales, dans leur formes actuelles, ont vécu et il ajoute : « Nos relations sont régies par plus de 120 accords et ce mode de fonctionnement a montré ses insuffisances. C’est pourquoi la Commission a réclamé la négociation d’un accord horizontal. Nous irons de l’avant avec ce projet, mais non sans avoir réglé le problème posé par le oui à l’initiative “Contre l’immigration de masse” ». En d’autres termes, une nouvelle offensive se prépare et le gouvernement suisse sera instamment prié de négocier dans le dos des citoyens un accord rendant leur vote caduque.

Le peuple ne vote pas comme il faut ? Remplaçons-le par des experts

Interrogé le 18 février par Willy Boder pour le quotidien Le Temps, Jacques de Watteville, le nouveau chef du Secrétariat d’état aux questions financières internationales, décrivait l’enchevêtrement et la complexité des diverses négociations internationales qu’il lui revient désormais de mener à bien et combien la Suisse se trouve aujourd’hui contrainte d’adapter sa réglementation aux nouvelles normes internationales. Un exemple qu’il en donne est la réforme de la fiscalité des entreprises contraignant les cantons à abolir les statuts spéciaux qu’ils pourraient avoir pour les remplacer par un système eurocompatible.

On pourra dire qu’il s’agit là, pour un pays non membre de l’UE, de mesures relevant d’un simple pragmatisme économique. Toutefois, le bât blesse lorsque que le secrétaire d’état énonce plus loin que « Le rythme de la démocratie directe n’est pas adapté à la pression fiscale extérieure » et qu’« Il est effectivement difficile d’être à l’avant-garde réglementaire dans un système de démocratie directe. » L’appel à un gouvernement des experts, formés aux impératifs de notre société mondialisée, contre le gouvernement du peuple, caractérisé par un attachement à des principes « désuets » comme l’exercice de la démocratie participative, est on ne peut plus transparent et le programme déjà annoncé dans le titre : « Le rythme de la démocratie directe n’est pas adapté à la pression fiscale extérieure » ! « L’européen » Jean-Claude Juncker a lui aussi exprimé à plusieurs reprises la conviction que la construction européenne est trop compliquée pour les peuples et doit relever des experts…oubliant d’ajouter qui promeut et finance ces « experts ».

Que l’on partage ou non la décision prise par les Suisses, le vote du 9 février restera comme une rupture. Il est, pour les dirigeants de l’Union européenne, plus qu’un camouflet car il représente le danger de voir remis en cause les piliers sur lequel reposent l’édifice, déjà branlant, de leur « empire-non-impérial », pour reprendre l’expression de M. Barroso. Depuis l’Angleterre de Cameron jusqu’à la Grèce exsangue, en passant par une France humiliée, les peuples européens commencent à se rebeller contre le joug des technocrates de Bruxelles et chacun sait que les élections européennes de mai seront le moment idéal d’extérioriser leur colère. Les formes, légitimes ou non, que prendra l’expression de cette colère est un autre sujet. Si elles sont illégitimes, la cause en aura été MM. Juncker, Barroso et consorts, qui au nom de l’Empire financier qui les promeut auront été les fossoyeurs d’une véritable Europe, celle des patries et des peuples, comme la véritable Suisse est celle des cantons unis par le serment de Rütli.

En ce qui concerne la Suisse, ce vote pose la question du lent processus de « digestion » de la Confédération par le boa européen. Après avoir « eurocompatibilité » ses règlements et ses lois, la Suisse en arrivera-t-elle, au nom d’un « sain » et raisonnable pragmatisme, à « eurocompatibiliser » sa démocratie directe, c’est-à-dire à la dissoudre dans l’acide d’une nouvelle oligarchie prédatrice ?

Print Friendly

Laisser une Réponse