Monde

Une indignation très sélective

Fin novembre, Mario Soares, opposant à la dictature de Salazar, dirigeant historique du Parti socialiste portugais, deux fois Premier ministre et ancien Président de la République portugaise appelait le gouvernement à démissionner avant que sa politique d’austérité ne dégénère en une violence incontrôlable. Immédiatement, dans une démonstration de sophisme caractéristique de la vie politique de notre époque, des membres dudit gouvernement l’accusait d’incitation à la violence (sic), violence dont il serait jugé responsable dût-elle advenir !

Or, à l’occasion d’un événement public auquel il participait, Mario Soares a rappelé qu’il n’avait fait, à quelques jours d’avance, que dire la même chose que le Pape François dans son exhortation apostolique dans laquelle il dénonce une économie qui tue.

Pour les partisans des politiques d’austérité, ceux qui défendent coûte que coûte le système financier actuel, si on le remets en cause, la situation sera catastrophique. La vérité, que chacun peut constater au quotidien, c’est que la situation est déjà catastrophique, à cause précisément de l’aveuglement à poursuivre les mêmes politiques.

Et le Portugal est un excellent exemple de ces politiques économiques « qui tuent ». Depuis 2010, la population totale décroît, les naissances diminuent, la mortalité augmente et de plus en plus de Portugais émigrent. En 2012, selon l’Institut National des statistiques, les décès ont dépassé de 18.000 le nombre des naissances – soit le triple du chiffre de 2011. En 2013, le nombre des naissances devrait être de 10 % inférieur à celles de 2012, elles-mêmes en baisse de 7,2 % par rapport à 2011.

Loin de se limiter au Portugal, cette situation se retrouve dans tous les pays du Sud de l’Europe où le taux de mortalité est en hausse. En Italie, selon Eurostat, il y eu 78.000 décès en plus en 2012 que de naissances. En Grèce, le taux de natalité a chuté de 10 % entre 2009 et 2012, tandis que la population totale est subit une forte chute. Quant à 2013, les indicateurs sont encore pires …

Cette mortalité est, bien sûr, la conséquence directe de la crise économique dont on peut mesurer l’impact cataclysmique au niveau du chômage. Selon Eurostat, entre 2008 et le 3ème trimestre de 2013, il est passé en Grèce de 7,7 à 27,4 % ; en Espagne de 11,3 à 26,6 % ; en Italie de 6,7 à 12,5% et au Portugal de 8,5 à 16,4 %. Si l’on comptabilise la catégorie des sous-employés, on obtient pour la même période une croissance de 11 à 34,4% en Grèce, de 19,4 à 39.9 % en Espagne, de 19,4 à 26,8 % en Italie et de 11,7 à 27,2 % au Portugal.

Dans ces conditions, il est remarquable de constater que pas un mot sur cette actualité brûlante et terrible ne filtre dans les grands médias français, pourtant très sourcilleux en matière de droits de l’Homme, d’autant que ces chiffres sont bien connus et ont conduit précisément le commissaire des Droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Nils Muižnieks, à s’émouvoir des effets catastrophiques de l’austérité de l’Union européenne et à dénoncer la façon dont les conditions imposées sur les États en échange de l’aide de l’UE « ont empêché les gouvernements d’investir dans la protection sociale essentielle, les programmes de santé et d’éducation ».

Que l’on se rassure, nos médias nationaux restent fidèles au poste de gardiens du temple des droits de l’Homme sauf qu’il faut bien comprendre qu’il s’agit de leurs droits de l’Homme et quand même pas de ceux du premier venu.

Par exemple, nos médias, se sont grandement émus de la situation des opposants ukrainiens manifestants en faveur de l’accord d’association avec l’UE, cette Union européenne que Nils Muižnieks urge à mieux prendre en compte « l’impact sur les droits de l’Homme » des conditions qu’elle mets à ses plans de sauvetage et ses prêts. En tant que médias soucieux des droits de l’Homme, ils auraient pu souligner l’importance de cette prise de position à contre courant des politiques officielles de l’Union européenne mais ils ont préférés faire savoir combien les porte-parole de celle-ci avaient été « choqués » par la violence policière à l’égard des manifestants. La violence policière étant condamnable, comment se fait-il que quand la police a sévi brutalement contre les Grecs et les Espagnols manifestant contre les diktats de la Troïka, nos gardiens des droits de l’Homme soient restés muets ?

La réalité, c’est que ces médias qui se décrètent juges sont également parties prenantes et les relais des intérêts qui veulent forcer la main à l’Ukraine dans ce qui relève de son choix souverain quitte à la menacer de sanctions comme les États-Unis viennent de le faire.

Personne en France ne semble s’émouvoir quand des ambassadeurs étrangers (dont ceux de la Lituanie, de la Pologne et des Pays-Bas) viennent manifester aux côtés des opposants comme ce fut le cas début décembre à Kiev. A l’inverse, si l’ambassadeur ukrainien venait manifester en France aux côtés des opposants au futur traité de libre échange transatlantique qui se prépare actuellement en toute opacité, il est certain qu’il serait prié de plier bagage dans l’heure qui suit.

Car se qui se passe en Ukraine est stupéfiant. Alors que les manifestations contre le gouvernement s’amplifient dans la capitale, des représentants officiels de l’Union européenne, de plus en plus contestés chez eux, s’efforcent d’aggraver les tensions politiques dans le pays. S’y ajoutent maintenant des hommes politiques américains comme le sénateur républicain John McCain et le sénateur démocrate Christopher Murphy qui viennent de se rendre à Kiev.

Déjà, le 8 décembre, le président de la commission européenne Jose Manuel Barroso exigeait par téléphone du président Ianoukovitch, qu’il engage le dialogue avec l’opposition en vue de trouver une solution politique. La « ministre des Affaires étrangères » de l’UE, Lady Ashton, devait se rendre à Kiev, pour rechercher une issue à la crise. Quant à Laurent Fabius, notre ministre des Affaires étrangères, faute de pouvoir recevoir à Paris le dirigeant de l’opposition Vitali Klitschko qui a dû différer son voyage, il s’est entretenu par téléphone avec lui. Son homologue allemand, Guido Westerwelle, a été l’un des premiers homme politique et membre de gouvernement étranger à s’inviter dans les manifestations et appelle d’ores et déjà à boycotter les jeux olympiques de Sotchi.

Outre, cette ingérence éhontée de personnalités dont les accomplissements dans leurs pays respectifs sont loin de marquer positivement l’histoire, les troubles en Ukraine sont également attisés par une bonne partie des 2200 ONG présentes en Ukraine et en large parti financées depuis l’Europe et États-Unis (notamment par le milliardaire américain George Soros). Un autre participant aux manifestations de Kiev est le démagogue à la tête de la Révolution rose de 2003 en Géorgie, Michael Saakashvili, qui a quitté la présidence du pays le mois dernier après avoir perdu les élections. Lors d’une rencontre le 6 décembre avec Vitali Klitschko, il a en quelque sorte « craché le morceau » en parlant de la suspension de l’accord avec l’UE comme d’une « mainmise politique hostile par la Russie de Poutine sur une nation souveraine au centre de l’Europe ».

Ces puissances occidentales qui ont fait le choix d’une politique démente semblent pour le moins avoir du mal à respecter la souveraineté de l’Ukraine quand celle-ci ne va pas dans le sens souhaité et quand ses dirigeants, après avoir fait leurs comptes, prennent conscience qu’ils ont tout à perdre dans un partenariat avec des pays prêts à tuer leurs populations pour sauver une oligarchie financière aux abois.

 

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