Sciences et arts

La culture classique, c’est ce qui est révolutionnaire !

Du type d’économie que se donne une société humaine dépend l’asservissement physique ou non de ses membres. De même, du type de culture dont se dote celle-ci dépend l’asservissement moral ou non des personnes qui la constituent. C’est ainsi que l’histoire regorge d’exemples où des individus physiquement asservis mais possédant une haute culture ont conservé leur liberté morale alors que d’autres formellement libres étaient moralement asservis. Quand la culture apporte une identité morale et intellectuelle forte, on peut parier sur la capacité de cette société à vaincre toutes les formes d’oppression qui pourraient l’accabler. A l’inverse, une société formellement libre mais moralement asservie se condamne à l’autodestruction. Force est de constater que notre monde s’inscrit davantage dans la seconde hypothèse.
Dès lors, quel est le remède alors que la culture a été, pour l’essentiel, vampirisée par le système ultralibéral qui la régurgite sous forme de produits de consommation ? D’ailleurs, qui serait prêt à admettre, en écoutant son groupe favori qu’il autorise son identité intime à être sous occupation et à être façonnée par un vulgaire produit de marketing ? Un tel produit peut se hisser au niveau de l’art, dira-t-on, il n’en demeure pas moins que tout être humain sait, au moins intuitivement, qu’une des caractéristiques de l’art vient de ce qu’il est par excellence l’expression d’une forme particulière, légitime, de liberté et de gratuité. culture marketingLe consommateur de la culture de marketing en est, de facto, sa victime consentante et, à partir de là, un relais actif. Que cette sous-culture ait été fabriquée sur mesure par les industries traditionnellement associées à l’oligarchie (Hollywood par exemple) lui traversera d’autant moins l’esprit que, justement, celui-ci a été calibré pour ne pas se poser ce type de questions.

L’oligarchie, dans sa vision impériale, comprend infiniment mieux l’enjeu de la culture que nos concitoyens qui la réduisent habituellement à « comment se faire plaisir » pendant son temps libre, souvent synonyme d’ennui. En témoigne l’opération décisive menée par le Congrès pour la liberté de la culture dans l’après-guerre (opération anglo-américaine organisée par la CIA en utilisant les fonds de contrepartie du plan Marshall*) qui, pour détourner les artistes et les intellectuels de leur fascination pour le marxisme, a créé une culture synthétique destinée à convertir à leur insu les populations occidentales à des valeurs préfigurant celles du « marché libre et non faussé ». A la culture soviétique glorifiant une conception mécaniste du travail s’est substitué une nouvelle culture dissociée du travail et orientée vers l’entertainment (divertissement) avec la promotion des jeux de hasard, les sentiments irrationnels et la fascination de l’image.

D’autre part, l’art et la culture ayant été habilement réduits à une simple question de goût, quoi de plus tentant pour ceux qui en monopolisent le marché que d’affirmer, sans aucun risque d’être contredit, que cette culture est celle que réclame le public. A partir de là, la nature du choix auquel est invité le consommateur culturel n’est plus si loin de celui qui fait saliver l’enfant devant le marchand de glace : parfum cassis, citron ou plutôt café ? Tout le monde doit y trouver son compte, que ce soit dans le sentimentalisme le plus mièvre jusqu’à la violence sadique s’affichant sans complexe dans les films promouvant les actes de torture, cousins germains des reality shows qui mettent en scène la dégradation morale d’êtres humains. Avec les jeux vidéo, s’y est ajouté un nouvel arsenal dans la captation des esprits. Le jeu commence avec l’abandon par le joueur de son identité qui la troque contre celle du personnage qu’il doit incarner. Là où il pense maîtriser son destin, c’est le jeu – dont les règles ont été fixées par un tiers – qui le joue, lui, comme un pion. Là où il s’imagine dans une dimension sociale, il n’est plus qu’un pantin désocialisé et ayant déserté la vie réelle.

La culture promue par l’oligarchie vise à saper le moral, dans tous les sens du terme, du peuple et à le maintenir sous l’emprise des sens et du présent. C’est en réalité une culture de l’enfermement et le discours sur le « multiculturalisme » ou – version alternative – sur le retour aux cultures dites « traditionnelles » n’en est qu’un autre angle. Il devrait d’ailleurs être suffisamment clair aujourd’hui que la manière insistante dont on a fait la leçon aux citoyens sur une culture prétendument « d’ouverture » ne visait rien d’autre qu’à garantir une fermeture à tout ce qui n’est pas la culture oligarchique.

Hégémonique, cette culture ne supporte aucune remise en cause tout en étant capable, en tant que de besoin, de procéder à l’identique de l’empire romain qui intégrait dans son Panthéon les dieux de toutes les croyances, pourvu que la puissance de Rome demeure incontestée.

Alors, esclaves ou citoyens ? Eternel présent ou futur ?

Le philosophe et pédagogue allemand Johann Friedrich Herbart pensait que l’un des premiers soucis de l’éducateur c’est « la manière dont s’établit chez l’élève le cercle des idées : car se sont les idées qui engendrent les sentiments. » Dans le même texte, il faisait part à ses lecteurs que « ce qui convient à l’enfant, ce n’est pas lui [l'éducateur], mais bien la puissance accumulée de tout ce que les hommes ont jamais senti, éprouvé et pensé (…) C’est là le maximum de ce que peut faire l’humanité à chaque moment de sa durée : présenter à la génération qui grandit tout le bénéfice de ses essais antérieurs, soit sous forme d’enseignement, soit sous forme d’avertissement.». Cette « puissance accumulée » léguée sur des milliers d’années par ceux qui nous ont précédés, c’est elle qui ouvre les horizons, qui fait entrevoir que la destinée humaine ne se réduit pas à notre petite existence transitoire, que, de la même manière qu’il y a eu des gens qui ont pensé à nous avant même que nous n’existions, il nous faut penser à ceux qui existerons après notre mort. Elle définit une identité plus grande, plus généreuse, développe une conscience historique et politique. Elle constitue bien sûr un terreau particulièrement propice à l’émergence d’idées, donc de sentiments, qui, de par leur nature, ne pourront être enfermés dans un éternel présent ou dans des particularismes dont la fonction est de dissoudre toute possibilité de penser en termes universels.

Philosophe_en_méditationCette conception trouve-t-elle un écho dans l’art ? Déjà, existe-t-il un art qui puisse être autre chose qu’un produit commercial, qu’une expression de l’arbitraire ou de pulsions égotistes, qu’une rébellion à deux sous ou de la provocation infantile ? Y a-t-il un art qui veuille du bien aux gens, qui soit capable de les considérer comme des êtres qui pensent, dont les sentiments peuvent être ennoblis, aspirant à une représentation légitime de la beauté et à des principes universels tels que tout un chacun où que ce soit puisse s’y reconnaître ?

Il existe ; c’est l’art classique, celui qui a produit les plus grands sommets de la pensée humaine. Pour la majorité de nos concitoyens, il s’agit d’un continent inconnu, peu attractif car stigmatisé comme ringard et élitiste. Toutefois, ce continent occupant une surface rien moins que centrale dans l’histoire de la pensée humaine et dans les cœurs, il n’était pas si facile de le mettre au placard ou de le reléguer au musée. La culture oligarchique l’a donc intégré à son Panthéon : puisque le caractère enthousiasmant et intrinsèquement révolutionnaire d’un Beethoven ne peut être extirpé, tentons de le dissoudre dans la multitude infinie des musiques. Comprendre ce que recouvre ce relativisme est essentiel dans un pays où la culture est depuis toujours un enjeu de pouvoir, car les classes privilégiées, ayant eu la chance d’accéder à une culture classique et humaniste, sont les premières à défendre une sous-culture pour le peuple qu’elles méprisent, tout en gardant pour elles la culture classique. C’est bien là le drame des partis de gauche, se revendiquant progressistes et prônant l’émancipation des peuples et des individus d’un côté mais qui ont abandonné aux nantis un art qu’ils ont également stigmatisé, cette fois-ci comme « bourgeois » voire « anti-démocratique », avant de plonger tête la première dans la culture-prison des sens et de l’instant, trompeusement présentée comme « populaire » là où n’existe qu’un pur produit de l’oligarchie. D’où une forme inédite de double langage avec un discours politique que vient contredire la culture adoptée par ces forces politiques.

Penser que l’on pourra vaincre le fascisme financier sans changer de culture est illusoire puisque c’est précisément celle-ci qui a permis d’abrutir les citoyens et de les rendre politiquement stupides. L’art, aujourd’hui dévoyé et utilisé contre le peuple, doit redevenir le lieu d’une création authentique à même d’enrichir et d’inspirer la société. Cette tâche n’incombe pas uniquement aux artistes mais il leur revient en propre de reprendre le flambeau d’un art qui continue à nous parler par delà le temps et de le porter dans notre monde moderne comme il nous revient à tous de tout mettre en œuvre pour reconquérir notre liberté.

 

* Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle

 

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